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Par Jonathan Libert, directeur régional, Île-de-France Ouest, Sedgwick France, expert en assurance dommages et responsabilité civile

Ce que le plus grand feu de forêt de l'histoire moderne de Fontainebleau révèle sur les mécanismes d'indemnisation et leurs limites

L'incendie de Fontainebleau de juillet 2026 restera dans les mémoires pour son ampleur sans précédent. Au-delà des destructions immédiates, il met en lumière plusieurs réalités méconnues liées au risque, à l’assurance et à l’indemnisation. Face à des événements climatiques de plus en plus complexes, les organisations et les gouvernements trouvent une étude de cas révélatrice sur l'évaluation des pertes, la répartition des coûts et les limites des systèmes d'indemnisation existants.

Un événement sans précédent dans la région parisienne

Tout a commencé le dimanche 12 juillet, vers 17 h, en pleine alerte canicule (niveau rouge), lorsqu'un premier incendie s'est déclaré à Noisy-sur-École, dans le secteur forestier des Trois Pignons. Il a fini par ravager environ 1 600 hectares. Un deuxième incendie, qui a débuté le lendemain près de La Faisanderie, a détruit 450 hectares supplémentaires.

Les deux incendies ont été maîtrisés en fin d'après-midi le mardi 14 juillet, grâce à une importante intervention des services d'urgence qui a mobilisé 850 pompiers, appuyés par quatre avions Canadair, un bombardier d'eau Dash et plusieurs hélicoptères avec une largeur d'eau. L'extinction complète a toutefois nécessité plusieurs semaines de plus et a été ponctuée de reprises de feu localisées.

Le bilan humain et matériel est demeuré remarquablement limité : aucune victime, quelques bâtiments détruits et seulement des dommages mineurs à quelques véhicules. C’est surtout la forêt qui a payé le prix de l’incendie.

Un élément aura un impact considérable sur les procédures judiciaires et d'assurance subséquentes : une dizaine de points d'inflammation ont été identifiés dans un périmètre restreint, laissant supposer un acte délibéré. ​​Deux jeunes hommes ont été arrêtés et l'enquête judiciaire se poursuit.

Ces incendies ont été déclarés éteints par les autorités le 28 août 2026. 

Une forêt domaniale : l'État comme son propre assureur

La forêt de Fontainebleau présente une caractéristique déterminante : les zones touchées (Fontainebleau, Trois Pignons et Commanderie) sont des forêts domaniales gérées par l’Office national des forêts (ONF).

Le gouvernement français applique un principe peu connu : l’auto-assurance. Il ne souscrit aucune assurance et assume directement ses risques par le biais du budget national. Par conséquent, aucune indemnité d’assurance ne financera la restauration de la forêt. Les efforts de reconstruction reposeront sur des fonds publics, complétés par des dons et des initiatives de mécénat, comme la campagne de financement lancée par l’ONF le 16 juillet.

Il convient de rappeler la structure particulière du régime forestier français. Sur les quelque 17 millions d'hectares de forêts en France métropolitaine, 75 % appartiennent à des propriétaires privés, environ 3,5 millions de personnes, possédant en moyenne seulement 4 hectares. Les 25 % restants sont des forêts publiques, dont 9 % sont des forêts domaniales et 16 % des forêts communautaires ou gérées par les administrations locales.

Néanmoins, l’État demeure le plus grand propriétaire forestier du pays, tandis que de grands investisseurs institutionnels tels que CNP Assurances, Caisse des Dépôts, Groupama et AXA possèdent certaines des plus grandes propriétés forestières privées.

Évaluer une forêt : bien plus que compter les arbres

Contrairement à un édifice ou à un véhicule, une forêt est un patrimoine vivant qui évolue sur plusieurs décennies. Tous les dommages ne sont pas immédiatement visibles. Un incendie peut continuer à couver dans son réseau racinaire, et des arbres qui semblent en bonne santé aujourd'hui peuvent déjà être irrémédiablement endommagés.

L’évaluation des pertes forestières nécessite donc l’évaluation de trois composantes complémentaires :

  1. Valeur du bois sur pied, c’est-à-dire la valeur marchande actuelle des peuplements forestiers, moins les coûts de récolte et la valeur résiduelle du bois endommagé par le feu ;
  2. Valeur future, qui reflète le potentiel économique perdu des peuplements plus jeunes qui peuvent prendre des décennies pour atteindre leur pleine maturité.
  3. Les coûts de reboisement et de restauration, y compris le défrichage, la préparation du site, la replantation et l'entretien, s'élèvent généralement à plusieurs milliers d'euros par hectare.

À Fontainebleau, aucune estimation financière officielle n'a encore été établie. Les dommages environnementaux sont toutefois déjà considérés comme importants dans cette forêt classée réserve de biosphère par l'UNESCO et visitée par environ 11 millions de personnes chaque année.

Absence de filet de sécurité sociale : les leçons à tirer de cette catastrophe en matière d’assurance

C'est peut-être là l'aspect le plus contre-intuitif de cette affaire : l'incendie de forêt n'entre dans aucun des programmes d'indemnisation publics.

Le régime français des catastrophes naturelles ne s'applique qu'aux pertes non assurables causées par des événements naturels exceptionnels. Les feux de forêt, étant des risques intrinsèquement assurables, n'ont jamais été inclus dans ce cadre. Par conséquent, cet événement ne sera pas qualifié de catastrophe naturelle.

De même, la réforme de l'assurance-récolte entrée en vigueur le 1er janvier 2023 ne couvre que les aléas climatiques tels que le gel, la grêle, la sécheresse, les tempêtes et les fortes pluies. Ni le mécanisme de compensation de solidarité nationale ni le Fonds national de solidarité qui le finance ne sont destinés à intervenir.

Le système résiduel d’indemnisation des catastrophes agricoles, limité aux pertes affectant les actifs productifs, exclut également les risques assurables.

Pour les récoltes et les biens appartenant à des tiers, seule l'assurance privée standard s'applique :

  • Couverture d'incendie pour les cultures sur pied ;
  • Polices d'assurance multirisques agricoles ;
  • Assurance habitation ;
  • Polices d'assurance automobile.

L'agriculteur assuré sera indemnisé sur la base de rendements de référence et de prix de référence, calculés selon les moyennes olympiques ou les moyennes triennales, sous réserve des franchises applicables. L'assureur exercera ensuite son droit de subrogation.

Un agriculteur non assuré, par contre, ne recevra rien. Aucun assureur ne traite de sinistre en l'absence d'une police d'assurance. La seule option restante serait de désigner un expert d'assuré à ses propres frais et de se joindre à toute procédure pénale en tant que partie civile.

Un contraste similaire existe dans le secteur forestier privé, où seulement environ 5 % des zones forestières sont assurées contre les risques d'incendies de forêt.

L'origine intentionnelle présumée introduit une dernière difficulté, particulièrement pénible pour les victimes. Les actes fautifs intentionnels étant généralement non assurables, l'assureur responsabilité civile des auteurs ne couvrira pas la dette qui en résulte. Les actions en recouvrement intentées par les assureurs subrogés ou par les victimes directes se heurteront fort probablement à l'insolvabilité des auteurs.

Transformer la crise en prévention

Neuf départs de feu sur dix sont liés à l'activité humaine, et plus de la moitié résultent d'une simple négligence.

La prévention repose sur quatre piliers complémentaires :

  1. Obligations légales de débroussaillage (50 mètres autour des bâtiments, extensibles à 100 mètres), règlements régissant l'utilisation du feu, restrictions temporaires d'accès à la forêt imposées par les autorités locales et plans de prévention des risques d'incendie de forêt qui réglementent l'aménagement des zones exposées ;
  2. mesures de gestion forestière, notamment pare-feu, voies d'accès, points d'approvisionnement en eau, brûlage dirigé, pratiques sylvopastorales et promotion d'espèces à feuilles larges moins inflammables ;
  3. Systèmes de surveillance utilisant des caméras, des drones, des patrouilles aériennes et des prévisions météorologiques quotidiennes de plus en plus sophistiquées concernant les feux de forêt ;
  4. Les campagnes de sensibilisation du public restent essentielles car la grande majorité des départs de feux de forêt sont dus à l'activité humaine, souvent à des actes de négligence évitables.

La leçon générale est claire : le risque d'incendies de forêt ne peut plus être considéré comme un problème principalement méditerranéen.

La région parisienne n'a ni la longue tradition de lutte contre les feux de forêt ni les infrastructures de défense contre les feux de forêt qui caractérisent les territoires méditerranéens.

La loi du 10 juillet 2023 a élargi les territoires officiellement reconnus comme exposés au risque d'incendies de forêt. Fontainebleau devrait constituer l'événement déterminant qui accélérera l'expansion des systèmes de prévention des incendies et de protection des forêts aux forêts du nord de la France.

Points clés

Une catastrophe exceptionnelle par son ampleur, mais aux conséquences très limitées en matière d'assurance, puisque la forêt domaniale touchée est de fait auto-assurée par l'État français.

Un feu de forêt qui échappe à tous les mécanismes d'indemnisation publique précisément parce qu'il est considéré comme un risque assurable.

Et une cause intentionnelle présumée qui, paradoxalement, compromet la plupart des actions de recouvrement.

Pour les assureurs, les gouvernements, les propriétaires forestiers et les experts en sinistres, l'incendie de Fontainebleau illustre la complexité croissante de l'évaluation des pertes à long terme dans un contexte de risques climatiques accrus. Les flammes ont été maîtrisées en quelques jours ; leurs conséquences se feront sentir pendant toute une génération.